Sang Poussière
Merci d’avoir suivi cette édition. Avant de nous quitter, je vous rappelle le titre principal de ce journal : la sonde ‘Cherry IV’ destinée à ramener des échantillons de Mars vient de rentrer sur Terre ; ces mêmes échantillons sont actuellement analysés par le laboratoire privé de Bordeaux qui est mandaté par l’Etat pour cette mission depuis cinq ans. A bientôt sur …
Rubie éteignit son téléviseur, débarrassa la table et alla se brosser les dents. En y réfléchissant, elle se dit que la science avait bien avancé en quelques années depuis son vingtième anniversaire. Après les trois échecs de ses ancêtres, Cherry IV ramenait enfin les échantillons que tout le monde attendait. Demain, ça allait être l’euphorie après l’analyse de ces derniers. Elle allait valider son Master Physique et aurait tout donné pour faire partie de l’équipe du chanceux laboratoire, même à titre gracieux. Et dire qu’elle habitait à moins de cinq kilomètres de celui-ci… Elle fit une rapide recherche sur Doona.fr, le moteur de recherche à but strictement humanitaire que bon nombre privilégiait compte tenu de l’utilité publique. Elle y vit que le laboratoire appartenait à un certain Rudolf Vortex ; que pouvait-il faire à cette heure ?
La sonde la plus renommée de la planète avait ramené de son voyage deux roches distinctes ; l’une blanche et l’autre de couleur sang. Rudolf n’était pas peu fier de sa réussite surtout qu’elle lui éviterait sans doute de recevoir le Gérard du scientifique le plus incompétent , pour lequel il avait été nominé. Le jour de sa reconnaissance sonnait enfin. Pendant qu’il étudiait la pierre nacrée, son assistant dénotait toutes les caractéristiques de la pierre couleur carmin. Excepté leur aspect physique, elles semblaient être comme toute autre roche terrienne. Enervé par cette banalité, Rudolf s’écria Qu’on m’apporte une corde et qu’on prépare ma pendaison ! L’air béat, son camarade obéit. Mot pour mot. Les pierres n’étaient donc pas si ordinaires et semblaient avoir un pouvoir de persuasion. Rudolf, pour vérifier cette hypothèse, ordonna à la pierre blanche d’en informer la presse. Ce que son adjoint fit. Sans dire mot. Le propriétaire de la roche de lait pouvait ainsi contrôler celui qui était en contact directe avec la seconde…
Le lendemain, l’information était à la une de tous les journaux. Pourtant, elle n’avait pas été prise au sérieux : les articles qualifiaient M. Vortex d’imposteur et pire encore, d’incarnation du dérisoire dans le monde scientifique… On pouvait lire aussi des titres jouant sur les mots tel que Rudolf, où est passé ton nez écarlate ? Ce dernier rageait. Qu’avait-il fait pour mériter tant d’acharnement ? Il lança la pierre sanguine qui s’émietta sur le sol. Il n’en restait qu’un tas de poussière… Une poussière de sang… Le sang de la vengeance.
Quand Rubie parcourut l’article, elle n’en crut pas ses yeux… Venant de sortir du lit, elle le relut plusieurs fois pour être certaine de ne pas halluciner. Plus elle le consultait, plus ce que le chercheur annonçait lui paraissait vraisemblable… Mais de quel pouvoir pouvait-il s’agir ? Elle décida de lui rendre une petite visite pour en savoir plus. Ce soir, après les cours…
Il n’avait décidément plus rien à perdre… Il ne demandait que reconnaissance mais personne ne semblait assez humain pour lui en donner. Toutes ces railleries valaient bien le mauvais coup qu’il préparait : possédant d’indénombrables grains de la pierre de sang, il se sentait pousser des ailes de démon. Génie qu’il était, il avait trouvé le moyen d’étendre son pouvoir en diffusant cette poussière dans le monde entier. Il lui suffisait de l’incruster dans des pendentifs souvenirs à l’effigie de Mars et de les vendre à prix d’or pour contrôler tous les milliardaires et devenir le plus riche et le plus puissant de la planète bleue. Il n’eut pas de mal à les faire fabriquer gratuitement : il lui suffit simplement d’offrir le premier au directeur de l’usine pour l’avoir sous son emprise. Dieu a peut-être créé le monde en six jours, Rudolf pouvait le détruire en moins que ça. Un être satanique venait de naître ; personne ne pouvait l’arrêter !
Rubie marchait en direction du laboratoire quand elle croisa un stand au sujet de l’expédition. Des étudiants en costumes ridicules de martiens distribuaient des pendentifs aux formes de la planète rousse et incrustés, soi-disant, de véritables échantillons venus de Mars. Ils auraient même des vertus bénéfiques au contact de la peau… Sûrement de la pacotille, mais tout de même un bon souvenir, gratuit pour les milles premiers exemplaires distribués dans la ville… les suivants paieront le prix fort ! Quelle chance pour elle cette fois ! Mais se souciant toujours de son aspect extérieur, elle n’avait pas souhaité le porter sans voir le résultat… Même si les heureux possesseurs semblaient euphoriques, les vendeurs auraient du prévoir des miroirs ! Elle en prit tout de même un et le mit discrètement dans sa poche… En arrivant enfin, Rubie fut surprise de voir un laboratoire aussi peu entretenu… De l’extérieur, elle voyait une maison abandonnée comme celles que tout le monde croit hanter par les forces du Mal… Elle sonna, on lui demanda son nom et le but de sa visite avant de lui répondre Entrez mademoiselle Cube . La porte, comme par enchantement, s’ouvrit.
Le maître des lieux la rejoignit dans le hall. Il n’inspirait pas confiance et semblait aussi entretenu que son laboratoire… Rubie espérait ne pas lui ressembler un jour… Il tenait dans sa main une pierre parfaitement blanche et lui murmurait parfois des paroles inaudibles en la serrant aussi fort qu’il pouvait… Il lui expliqua qu’étant la seule à l’avoir cru, elle aurait le droit à deux faveurs. La première serait de connaître le pouvoir des roches et ses projets futurs. Il lui raconta donc son plan machiavélique dans les moindres détails. Rubie était stupéfaite et buvait ses paroles comme on boit un bon vin, en essayant de ressentir toute l’amertume de ce diabolique cépage. Elle comprenait tout, la pierre nacrée, les pendentifs, la soif de pouvoir… tout… Et votre deuxième faveur sera de mourir avant les autres… finit le savant fou. Cette phrase n’eut pas le temps de résonner dans la tête de Rubie qu’elle se jetait sur la pierre et la lui confisquait. Elle se prit en retour un coup à la tête – penser à la bosse disproportionnée qu’elle aurait demain la révolta – et elle donna l’ordre, roche serrée fermement, que tous les pendentifs soient détruits et que tout le monde oublie cette journée… Rudolf qui avait souhaité protéger la poussière pourpre qui lui restait s’était effondré dessus et se retrouva donc, lui aussi, sous l’emprise du sort… Rubie se dit qu’ainsi il n’y aurait plus aucun souvenir de ce plan malsain… Elle courut à l’extérieur du laboratoire, lança de toutes ses forces la pierre blanche sur le sol qui se désintégra sans qu’il n’en reste aucun morceau… Elle s’était évaporée.
Rubie se réveilla avec un mal de crâne. Elle avait fait un rêve totalement surprenant… Elle alla se passer de l’eau sur le visage et, en s’essuyant, elle remarqua une affreuse bosse sur son front. S’était-elle cognée dans la nuit ou avait-elle reçu un véritable coup ? Elle courut fouiller ses poches de pantalon à la recherche d’un mystérieux pendentif mais ne trouva rien… N’avait-il jamais existé ou l’avait-elle perdu ? Rêve ou réalité, elle ne le saurait peut-être jamais… Elle alluma la télévision.
Bonsoir et bienvenue à tous, voici les principales actualités de ce jeudi : Ce n’est pas un canular mais il semblerait que le laboratoire privé ait perdu les échantillons rapportés par la sonde ‘Cherry IV’. Le gouvernement a informé qu’il ne réitérerait pas l’opération pour éviter un cinquième échec…La cérémonie des Gérard, quant à elle, a élu, entre autres, Rudolf Vortex comme scientifique le plus incompétent… Ce dernier, qui s’est d’ailleurs retrouvé amatophobe, est soigné dans un endroit spécialisé… Sans poussière.
Un texte de Nicolas Desmarets. Tous droits réservés.
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