L’esprit que je hantais
On s’est rencontré il y a un an et au bout de trois mois on parlait déjà mariage. Six mois maintenant qu’elle est partie. D’une triste fin, une faim trop précipitée. Un noyau de cerise qui l’a étouffé. Un si petit noyau a tué mon si grand amour. Une cherry en tuait une autre. Depuis, je suis seul. Terriblement seul. Plus personne n’ose m’approcher sous prétexte que je suis devenu fou. Même ma meilleure amie, jadis si proche, m’a laissé tombé croyant les rumeurs qui courraient à travers la région… Un homme qui rend visite à sa dulcinée tous les jours est un fou d’amour et il faut suivre son exemple. Cependant, il suffit que le domicile de la demoiselle soit un cimetière pour n’être plus qu’un fou, quelqu’un à éviter.
Au début, j’ai prié Dieu pour qu’elle revienne. Pourtant je ne suis pas croyant mais c’est toujours dans ces moments là qu’on croit en l’impossible. Et s’il existe, Dieu aime vraiment se faire prier car elle ne m’est jamais revenue. Parfois, je prie encore. Pour ne pas avoir à enterrer ma promise une nouvelle fois, pour ne pas l’enterrer au fond de mon cœur. Non, je ne suis pas fou ! Je suis amoureux et l’amour fait des miracles. L’inconvénient du miracle, c’est qu’il suffit de peu pour le transformer en mirage…
Alors j’ai décidé que si elle ne venait pas à moi, j’irai à elle. J’ai fait de multiples tentatives de suicide. Une dizaine je crois. Toutes ont échouées. Je suis un miraculé, à la puissance dix. J’ai essayé de nombreuses méthodes pourtant. Les médicaments. Mon mélange s’est retrouvé être une sorte de drogue qui me faisait voir la vie en rose. Plus aucune envie de mourir. Ah oui, il y a eu ce con aussi sur la voie ferrée. J’avais tout calculé mais je ne pouvais pas deviner qu’un autre idiot se suiciderait quelques cents mètres avant moi sur la voie. J’ai volé l’arme de fonction d’un ami militaire aussi. Il se trouve qu’il s’était trompé de chargeur et que je n’avais que des balles à blanc. Ce sont d’autres qui ont eu la chance de goûter aux balles réelles. J’ai essayé les noyaux de cerise bien sûr. Tous passaient sans problème dans ma gorge. Autant il lui aura suffit d’un noyau pour mourir, autant j’ai l’impression qu’il faudra pour moi une explosion nucléaire en plein sur le nez.
J’ai donc bien compris qu’il me serait impossible de retrouver ma bienaimée. Je ne suis pas fou. Alors j’ai réduit mon ambition de moitié ; je ne souhaitais plus que la contacter. Je me suis mit à invoquer les esprits comme on le faisait quand on était petit. J’avais l’avantage d’être seul, dans le calme et le noir complet, sans devoir m’isoler. Pendant trois mois, toutes mes tentatives n’aboutissaient qu’à un échec complet. Ca grésillait, ca sifflait comme une ligne occupée, mais rien ne m’était compréhensible. Dans la rue, les gens m’évitaient encore plus. Je n’avais même plus besoin de m’excuser pour passer. Auparavant, il fallait que je les bouscule ou que je leur donne un coup d’épaule. Plus maintenant.
Une nuit comme toutes les autres, le rituel prit une autre forme. Un vase valsa et se brisa dans un bruit effroyable. Des portes claquèrent. J’étais sans doute face à un esprit maléfique. Le dialogue s’installa les jours suivants, après avoir trouvé un langage de communication. Je posais les questions, tenant une corde par le bout dans chaque main. Si la réponse était positive, alors je sentais qu’on tirait le bout gauche. Dans l’autre cas, c’est le bout droit qui s’étirait. Ce n’était pas ma dame, et c’était même un homme. Un esprit errant que j’avais dérangé. Il dormait au grenier jusqu’à ce que mes incantations le réveillent. Dans les films, on voyait souvent les mauvais fantômes déranger les nouveaux propriétaires de leur demeure. J’avais l’impression d’avoir renversé la situation. C’était moi le mauvais propriétaire. Lui n’était que l’esprit que je hantais…
Une autre nuit. Différente. Pendant que je dérangeais mon colocataire pour la cinquante et unième fois pour lui demander pour la millième fois s’il n’avait pas croisé ma future femme, j’entendis une vitre du bas se briser. Plusieurs portes s’ouvraient puis pris par un courant d’air se refermaient aussitôt dans un grand claquement. Même mon compagnon de jeu se retrouva effrayé. Je songeais donc qu’il s’agissait d’un esprit plus important que celui que j’avais en face de moi. J’espérais ne pas être l’arroseur arrosé et ne pas être à mon tour, tourmenté par l’autre monde…
Tout se passait différemment. Le sol lui-même craquait sous cet esprit. Puis je sentis de la chaleur sur mes mains. Une chaleur réconfortante. Des bruits se faisaient entendre mais je n’y prêtais guère attention, toujours envouté par cette sensation… En recouvrant mes esprits, je pris conscience que ce bruit doux n’était en fait qu’une voix féminine que je ne mis pas beaucoup de temps à reconnaître… C’était mon ancienne meilleure amie. Ma meilleure amie de toujours en fait. Complètement déconnecté du monde extérieur, je crus d’abord qu’elle aussi été morte et qu’elle faisait partie de l’Au-delà. Mais grande fut ma surprise quand elle m’apprit qu’elle était devant moi en chair et en os. Ainsi elle ne m’avait pas totalement oublié…
Je lui demande pourquoi il lui a fallut un an pour voler à mon secours et sa réponse ne me ménage pas. Elle était partie un an aux Etats-Unis pour une formation professionnelle… De là-bas, elle avait quand même apprit mon malheur et elle savait toute l’histoire car elle faisait la une des médias français. Elle avait essayé de me contacter par tous les moyens mais je n’avais jamais décroché à ses appels… Quant aux lettres, elle savait que ma misère ne me donnerait pas l’occasion de les lire, et que personne ici ne m’aiderait à surmonter cette épreuve. C’est vrai que seul je n’aurais pas pu trouver le moyen de regarder la vérité en face…
Puis elle se tue pendant cinq minutes. J’entendais ses larmes tombaient sur le sol. Elle pleurait. Elle renifla et, malgré son émotion, m’expliqua qu’elle avait eu la charge de m’avouer quelque chose que personne ne m’avait jamais dit. Elle me confia aussi que le temps qui les séparait maintenant des événements n’avait pas diminué le poids de la révélation, bien au contraire… Dans un élan de bravoure, elle cracha sa vérité. Je m’attendais bien à tout sauf à cela.
Celle que j’aimais n’était pas morte. Elle m’a seulement quitté pour vivre avec un autre. Prônant l’excuse de ne pas vouloir me faire souffrir, elle a mit en scène sa propre mort. Et tout le village a participé au spectacle, pour mon bien-être. Ils m’ont tous évité pensant que je ne pourrais jamais voir la vérité de mes propres yeux. Non, l’amour ne m’a pas rendu aveugle ! Tout ce temps, j’ai aimé une femme qui ne m’aimait plus et qui faisait sa vie ailleurs. Tous m’ont caché ces faits pour notre bien à tous les deux. Parce que je suis quelqu’un de fragile. Et qu’il faut me cacher la vérité que personne n’aimerait voir.
Voyant ma réaction et mon envie d’en finir, ils avaient appelé celle qui selon eux était la seule à pouvoir me sortir de cette impasse. Ils lui confièrent le lourd fardeau de la vérité, n’ayant pas le cran de venir avouer leur lâcheté eux-mêmes. Comment n’ai-je pu pas voir ce mensonge public ? Suis-je assez fou pour croire tout ce qu’on me fait avaler… Un si petit noyau… Ce n’est plus une mort stupide, ce n’est qu’une histoire stupide…
Je pleure. Oui, un aveugle peut encore pleurer. Je n’ai rien vu mais elle est venue pour m’ouvrir les yeux. Elle ne m’a jamais laissé tomber. Ses bras réconfortants me font déjà oublier la douleur qui se logeait en mon cœur. Elle essuie mes larmes et me chuchote à l’oreille que ce n’était qu’un très long et très mauvais rêve… Elle est de retour maintenant et elle veillera sur moi comme on veille sur un petit frère… Son cœur bat fort.
Je repense à cet esprit que j’ai malmené pour rien. J’espère qu’il ne m’en veut pas. A ce moment, je sens encore la corde que je n’ai pas lâchée dans ma main droite, ayant gardé le poing serré pour retenir ma rage. Je la sens tirée vers l’avant. Ainsi, je n’ai rien inventé. Je ne suis pas fou.
J’aimerais voir la lumière du jour pour mettre fin à ce mauvais rêve… Mais la nuit me sera éternelle… Je suis ainsi condamné à vivre la vie qu’on voudra bien me conter… Je ne suis plus seul. Mais elle est partie. Cerise sur le gâteau, j’apprends qu’elle fait sa vie avec le marchand de fruits du coin. Parfois, quand on ne peut voir, on préférait ne pas savoir…
Je réfléchis aux mots que je vais bien pouvoir dire à mon amie pour la remercier. Il n’y en aura pas. Même aveugle, la regarder dans les yeux suffit.
Un texte de Nicolas Desmarets. Tous droits réservés.
Imprimer cet article


(5 votes, moyenne: 3.6 sur 5)


