Sa toute petite
Tu es sa toute petite,
Si tu as cette lettre entre tes mains, là, maintenant, c’est qu’elle est à l’hôpital. C’est aussi qu’elle souffre tant qu’ils vont devoir l’endormir. A travers ce sommeil artificiel, elle ne pourra plus te parler. C’est le pourquoi de cette lettre : une bouteille dans la mer de vos tristesses, et de ta tristesse surtout. Une trace de ses derniers mots. Elle va mourir et le plus dur dans tout ça, c’est pour elle d’accepter de te perdre. Car sa vie, elle l’a déjà perdue. Voilà trop longtemps qu’elle est malade. Pas excessivement, non, pas suffisamment pour que cela détruise ses journées, ou se voit et provoque la pitié. Assez cependant pour partir. Pour qu’un jour, la maladie l’emporte sur elle, sur la jeunesse et sur sa vie bientôt. Pour l’endormir, et attendre. Pour faire cesser la douleur, qu’ils disent. Elle ne voulait pas au début. Elle ne voulait pas voir un seul instant de sa vie lui échapper, elle ne voulait pas de « trous », juste une vie pleine et entière. Les laisser l’endormir, lui voler un bout de cette vie, elle ne pouvait pas. Ils ont eu du mal à la convaincre. « C’est que tu manques de recul, tu n’as pas assez connu les difficultés de la vie pour refuser de soulager le mal qui te ronges. » Voilà ce qu’a dit le psychologue lorsque elle a enfin accepté de le voir. Parce qu’ils l’ont forcé tu vois. Elle n’a pas eu le choix, au fond. Elle avait peur qu’ils la prennent pour une folle et qu’ils décident pour elle, et puis non finalement.
Elle n’a pas assez connu la vie paraît-il, ni la difficulté, ni la souffrance. Peut-être. Mais elle, elle sait qu’elle l’a connue, la vie. Elle l’a suffisamment connue pour savoir à quel point elle peut être belle parfois, et s’il a souvent plu sur son cœur, elle se souvient aussi que rien n’est plus savoureux que les éclaircies qui succèdent aux averses. La métaphore est certes hasardeuse mais elle a le mérite d’être juste. Elle a vécu, oui elle aura vécu. Sa vie n’a peut être pas été extraordinaire, ni passionnante – certainement pas de celles que l’on raconte – ni même audacieuse ou captivante, mais elle a été. Elle a été sa vie, sa vie rien qu’à elle. Ce petit morceau de monde dont elle n’a jamais douté qu’il lui appartiendrait toujours. Elle a aimé sa vie tu sais, au point de ne jamais vouloir la changer, juste parce qu’elle était sienne, au point de la faire exister sous toutes ses facettes, d’être changeante, acidulée, salée aussi, et sucrée dans ses plus belles heures, au point de ne jamais la regretter, même dans ses pires moments, au point d’écouter la chanson du Roi Lion des heures dans son lit et de chanter Hakuna Matata à pleine voix, dans sa tête, au point aussi d’aimer les jours de pluie au moins autant que les autres, pour leurs rayons de soleil entre les nuages, au point de sourire quand le réveil sonne alors qu’il est bien trop tôt, au point de courir avec elles dans les couloirs du lycée à pleine vitesse, sans savoir pourquoi, au point de réaliser combien ils comptent pour elle, au point d’accepter que « L’amour c’est con et l’amour ça déçoit », d’écouter Linda Lemay en boucle et puis d’y croire quand même, au point de rêver de vivre ailleurs et d’être heureuse de se réveiller chez elle, dans son lit, au point de sourire quand elle le voit en arrivant, de rayonner même, puis de l’ignorer toute la journée, de rester en équilibre sur ce fil, parce qu’il n’est jamais facile de savoir ce que l’on veut et de l’oser, au point de dévorer des livres et des livres pour s’évader et d’en pleurer quand ils sont finis, au point de ne faire qu’une bouchée d’Antigone et de se dire qu’Anouilh a écrit là le plus beau rôle du monde, au point de le relire sans Lene Marlin dans les oreilles, histoire de voir si l’histoire est toujours aussi belle, au point de se dire qu’elle voudrait, elle aussi, pouvoir se jouer des cœurs et de la raison, d’aduler les Liaisons dangereuses et la marquise de Merteuil, et de se sentir pourtant soulagée en pensant qu’elle est incapable d’être elle, au point de pleurer, et de sourire devant Juno, puis de pleurer encore, puis de sourire et de re-pleurer mais des larmes de bonheur finalement, d’oser penser qu’Ellen Page méritait l’Oscar même si c’est une française qui l’a eu, au point de manger du chocolat en essayant d’oublier que ça fait grossir, au point de se dire qu’elle a encore le temps, de ne pas vouloir grandir trop vite, de croire que la jeunesse est la plus belle saison de la vie parce que l’on a encore le droit d’être insouciant… Elle se tait, ses mots la font pleurer.
Elle n’a plus d’exemples. Il y en a déjà assez. Tout ça pour essayer de te faire envisager, apercevoir à quel point elle a goûté sa vie, à quel point elle l’a croquée, à quel point elle l’a aimé, tout simplement. Elle recommence à parler : elle se pose beaucoup de questions mais les réponses ne tombent qu’au compte-gouttes. Alors peut-être que oui, elle n’a pas assez souffert. Est-ce un critère ? A quoi joue-t-on là ? Comment un psychologue peut-il expliquer son refus par un manque d’expérience, de souffrances ? On compte les points peut-être : d’elle ou de la vie, qui a l’avantage ?! Ca n’est pas un jeu pourtant et si elle l’avait pu, elle s’en serait tenue éloignée. Elle n’a pas choisi de participer. Elle continue de penser que dix-sept ans, c’est bien trop jeune pour souffrir, c’est bien trop jeune pour pleurer. Dix-sept ans, c’est l’âge où l’on espère, croit encore, où l’on rie, s’étonne, s’évade, rêve, c’est l’âge où l’on est pas sérieux, comme a dit Rimbaud, parce qu’à 17 ans, on a bien d’autres choses à faire, parce qu’on a encore le temps d’être aérien, au-dessus des choses, désinvolte et libre. A 17 ans, on est bien trop jeune pour avoir mal, pour savoir que la vie, parfois, vous brise le cœur, et vous fendille l’âme. Et on est bien trop jeune pour mourir. La vie n’est pas un jeu. Quels que soient les points accumulés, ils ne sont jamais une assurance, celui qui a le plus souffert ne capitalise pas. Il a juste souffert. La douleur endurée n’est pas une justification, pour quoi que ce soit, pour quiconque. Elle voudrait se battre, elle voudrait avoir cette chance mais la maladie ne la lui a pas donnée. Elle aurait gagné tu sais : sa détermination, toute cette force au fond de ses iris et ces mots. Magnifiques. Si simples, et pourtant si justes. Elle n’a que 17 ans et déjà, elle a compris ce que certains ne comprennent jamais. Elle a compris que la vie est belle. Et que c’est ce que l’on a de plus précieux. La vie est belle, oui. Quatre mots, quatre tous petits mots qui clament à l’oreille de ceux qui l’ont oublié une naïveté pourtant pas si évidente.
Elle n’ose te demander si ça va. Parce qu’aujourd’hui, elle, elle ne souffre pas. Elle ne fait pas partie de ceux qui restent. Elle s’enfonce tout doucement, dans le coton de la mort, sans plus avoir conscience de rien. Elle ne voudrait pas être à ta place, non, pour rien au monde. Car oui, elle sait trop bien que tu as mal, qu’il y a comme un trou, un vide immense, qui te ronge, elle sait que tu voudrais ne plus y penser, elle sait aussi que tu n’y arrives pas. Elle connait cette sensation diffuse qui envahit chaque parcelle de ton corps, comme si l’on t’avait enlevé quelque chose, sans que tu puisses pourtant savoir exactement quoi. Elle, elle s’en va, elle ne vivra plus. Elle ne perd rien, rien de plus que la vie, mais toi, tu vas gagner l’amertume de la perte. Et de la pire des souffrances, parce qu’elle va s’enraciner en toi, en chaque fragment de ton être. Alors toi, sa toute petite sœur, toi qu’elle a aimé plus que tout peut-être, de cette souffrance, de cette graine, elle veut que tu fasses un arbre majestueux, un de ces cerisiers en fleurs que vous aimiez tant. Surtout ne t’arrête pas. Elle veut que tu profites, elle veut que tu aimes, que tu souries, que tu grandisses, que tu t’épanouisses. Elle veut que tu vives. Elle n’a plus le choix, mais toi, tu l’as toujours. Sois heureuse. Ce sont des mots banals, bateaux, répétés si souvent, par tant de personnes différentes qu’ils en deviennent presque vides de sens. Mais elle veut que tu les prennes, que tu les mastiques un peu, que tu les transformes pour leur donner toute la force qu’ils ont dans son esprit à cet instant.
Elle va partir et à cette simple pensée son ventre a mal et ses joues ruissellent de larmes. Il lui reste tant à faire, tant à espérer. Elle a tant de choses encore à dire. Elle ne pensait pas déjà avoir peur du temps. Elle a toujours cru que cette angoisse venait au début de la nuit, tard, lorsque notre vie s’effiloche et que ceux qui en font partie disparaissent, peu à peu. Mais aujourd’hui, c’est bien trop tôt. Elle voit le chemin de sa vie devant elle mais il ne file plus vers l’horizon comme auparavant. Un gouffre s’est ouvert. Et elle ne peut s’empêcher d’avancer. Le temps passe et le vide l’aspire. Inexorablement, elle s’en rapproche. Il y a tellement de choses pourtant qu’elle voudrait pouvoir dire ou faire. Tant de temps, qui lui est refusé, et cependant déjà rempli, dont elle ne saurait que trop bien à quoi l’employer. Seul le vide résonne. Des projets qui ne se réaliseront pas. Des bonheurs qui n’arriveront jamais. Des larmes qui ne couleront pas. Des mots jamais prononcés. Des textes jamais écrits, elle pour qui l’écriture était tellement plus qu’un passe-temps. Regarde-la. Elle n’en a plus la force, c’est pourquoi j’écris pour elle. Tu dois savoir qu’elle ne me dicte rien, mais que je condense en ces quelques lignes toute les paroles qu’elle laisse échapper, allongée sur son lit d’hôpital. Elle parle, parle, sans jamais s’arrêter, comme pour profiter à tout prix de ce temps qui lui reste. Elle a tant à dire. Et elle avait, aurait eu tant à dire, tant de mots, comme des bulles, qu’elle aurait voulu libérer pour qu’ils puissent s’envoler. Elle voudrait leur dire que sans eux, elle n’y serait jamais arrivée, qu’ils lui ont tout donné, tout appris, et aussi à quel point elle les aime et comme elle regrette de l’avoir si peu dit, montré. Elle voudrait te dire de ne pas avoir peur, qu’on s’en sort toujours, que tu as tout d’une grande, que non, la vie ne fait pas de cadeaux, mais que tu t’en sortiras. Elle voudrait leur dire merci d’avoir toujours été là, qu’elles ont illuminé ses journées, qu’elles sont à l’origine de ses plus beaux fous rires. Elle voudrait leur dire qu’elle les aime, et qu’elle a mal en pensant qu’il est trop tard. En relevant la tête, là, tout de suite, elle se rend compte qu’elle ne s’adresse plus seulement à toi ma toute belle mais que ses mots parlent à tous. Je n’effacerai rien, va. Tu sais à quel point elle peut détester tout ce qui est changé, modifié. Elle veut garder sa spontanéité. Et je veux lui faire ce cadeau. Peut-être qu’elle se contredit, peut-être qu’elle n’est pas toujours très claire mais elle ne relira pas toute cette lettre avec moi. Elle n’en a pas la force. Elle t’aime, tu sais. Si tu voyais comme ses yeux illuminent la pièce lorsque tu traverses ses pensées : ce sont des étoiles, et tout à coup, elle n’est plus vraiment là mais dans un monde qui n’appartient qu’à vous. Je devine ton visage se dessinant dans sa tête, et à quel point elle a peur que tu lui en veuilles. De partir la première, loin de toi alors que vous vous étiez toujours promis de mourir ensemble. Des promesses de gosses, certes, mais avec toi chaque parole prononcée aura eu de l’importance. Je crois bien qu’elle n’aura aimé personne au moins autant qu’elle t’a aimé toi. Et voilà que je me mets à parler au passé, comme si déjà elle n’était plus. Je relis ces mots, les miens, et je les vomirais. La honte, comme la nausée m’envahit. Comment puis-je … ? Comment ai-je pu ? Des larmes. Elle me demande pourquoi je pleure. Je n’ose lui répondre, ma gorge a mal et mes larmes sont le voile derrière lequel je me cache. Elle insiste. Je me tais. Mais mon silence la blesse. Je m’en veux tellement. Je parle.
Elle sourie.
Je ne comprends pas. Je ne la comprends plus. Alors elle m’explique, doucement. Qu’elle n’a aucune raison de m’en vouloir, que je suis juste un chouïa en avance, qu’elle me parle comme si elle était morte, que j’écris sans m’arrêter, que c’est sa faute si mon esprit, petit à petit, s’embrouille. Je n’en suis pas sûre. Je ne sais quoi penser. Je ne peux le lui dire. Alors j’acquiesce, simplement. Mais devant toi, je voudrais pouvoir disparaître. J’ai peur de relever la tête, là, maintenant, et de voir, plus tard, ton regard se poser sur moi lorsque tu auras lu ceci.
Pardonne-moi.
Ton mépris nourrirait ma culpabilité et je m’y consumerais. Ma main me brûle : j’ai peur des mots que je pourrais écrire, malgré moi.
Pardonne-moi. De ce glissement, de ce dérapage, presque comme un poignard. Oublie ces lignes, s’il te plaît. Je me refuse à les effacer et pourtant j’ai tant besoin qu’on les efface.
Voilà qu’elle se remet à parler. De voyages, et de vacances : c’est dans l’air du temps après tout, et c’est sûrement pour ça qu’elle les évoque. Elle me parle du Maroc. De ce pays qu’elle a trouvé tellement humain, et dépaysant. Son premier vrai voyage à l’étranger, me dit-elle. Il y a eu l’Espagne, oui, mais l’Espagne, ça ne compte pas vraiment. De la Croatie, aussi, qu’elle imagine, regrettant que cette maladie empêche ce voyage qui pourtant s’annonçait si bien. Elle évoque des paysages, des plages de sable fin. Et la mer. Puissante, majestueuse. Indomptable.
Mais je réalise que la fatigue pèse sur son corps : ses mots se font moins fluides, ses yeux se vident. Je vais la laisser dormir, elle en a bien besoin.
Elle me lance un dernier regard, rempli de gratitude, de détermination. Un dernier sourire, et ses yeux se ferment. Tout doucement alors, je quitte la chambre.
Nous sommes le lendemain matin. Quand j’ai voulu la voir tout à l’heure, pour poursuivre avec elle cette lettre pour toi, cela n’a pas été possible. Mais tu le sais déjà. Savait-elle hier, lorsqu’elle m’a lancé ce sourire qu’il serait le dernier ? Savait-elle qu’elle fermait alors ses yeux pour la dernière fois ?
Un texte de Lizoo. Tous droits réservés.
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Tout simplement excellent. La lettre m’a prise du début à la fin comme si elle m’était parvenue et comme si tout était vrai…
Excellent.