3242, le numéro
Je zappe. France Télévisions sans les publicités, c’est… lassant. Alors je joue avec ma télécommande pour en trouver ici ou là. C’est plus fort que moi, j’aime qu’on me dise ce qu’il faut acheter.
Ici, une publicité pour le nouveau single de Cindy Sandent. Libellule d’amour, voici donc le titre de ce nouveau flop. Là, une publicité pour un nouveau numéro surtaxé. Vous en avez assez de ces numéros qui sont censés prédire votre avenir ? Découvrez le 3242, le seul numéro pour contrôler votre avenir. Ces publicitaires ne savent plus quoi inventer… Pour un euro cinquante par texto, en envoyant EXAMS au 3242, vous l’aurez d’office. Après tout, pourquoi ne pas essayer ? Mon imagination et ma curiosité ont toujours prit les devants face à la raison.
Je me rends donc au bureau de tabac le plus proche, mon idée fraîchement murie. Arrivé au bureau de tabac, je prépare mon texto pour l’envoyer mais, en m’adressant au vendeur, je doute du résultat. C’est tout de même risqué d’envoyer MORPION sans aucun contexte… Imaginons que la machine croit que je raffole de ces petits nuisibles… J’aurais l’air malin ! Je reviens donc sur mon choix et informe le vendeur que finalement je prendrais un Millionnaire. Aucun contresens ne sera possible pour ce mot. J’envoie donc mon texto. Aucune réponse. Arnaque. Je gratte. 200€. Texto. Le Morpion ne vous aurait rien rapporté… Je viens de vous faire gagner 200€. Alors là, c’est fort ! Je viens de gagner pour la première fois de ma vie ! Je tente un nouvel envoi pour comprendre le trucage du tour de magie. Qui êtes-vous ? Comment faites-vous ? Pour le prix, je me permets de faire d’une pierre deux coups. Accusé de réception. Suivi d’un appel. Une voix rauque rentre en communication avec moi.
- Bonjour Adrien. Tu ne sais pas qui je suis, mais je sais qui tu es. Ce que je fais ? Je prends le contrôle sur ta vie… Tu viens de vendre ton âme au Diable ! Pour la modique somme de cent quatre-vingt seize euros…
- Pourquoi moi ? Des millions de personnes ont certainement vu cette pub…
- Non, tu te trompes… Il n’y avait que toi… Ce n’était pas une vraie publicité… Je l’ai faite spécialement pour toi… Et connaissant ta manie du zapping, je n’ai eu qu’à m’interférer sur l’une des petites chaines locales… Un jeu d’enfants… Pour moi.
- Et pour le Millionnaire, comment avez-vous pu prédire le gain ?
- Mais je n’ai rien prédit Adrien… Souviens-toi… J’ai simplement eu beaucoup de chance et beaucoup d’observation… J’étais là. Tout près de toi. Je vois tout. Je sais tout. Je contrôle tout. Alors rends-moi ce qui m’appartient. Ou je le prendrais de force. Et je te tuerais.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler ?
Tonalité. Il veut me faire payer mon envie de coopérer. Je ne sais vraiment pas ce qu’il voulait. Je rentre chez moi. A grand pas. Il ne faut pas se retourner… Plus que quelques mètres… Tout à l’air normal. Le chat est toujours allongé sur la table. Sonnerie de téléphone. Le chat sursaute et fait glisser le vase qui s’éclate sur le sol dans un vacarme. Je réponds. Encore lui. Il vient récupérer ce qui lui appartient. Il sera chez moi dans cinq minutes. Enfin, je sais ce dont il s’agit. Mais ça m’est si précieux… Cela m’a coûté si cher de l’acheter… Et je ne peux le lui reprendre. Je dois. Je peux. J’appelle Véronique et lui explique toute l’histoire. Deux minutes plus tard, mon amie est chez moi, l’objet en sa possession. Une minute, et le voilà déjà. Il est si pointilleux. Je ne dois pas être sa première cible.
Il frappe à la porte. Véro se cache. Ressentant sa terreur, je prends mon courage à deux mains pour ouvrir à mon ravisseur et en finir avec cette histoire. Je ne le vois pas. Plus bas, me dit-on. Le nain me regarde d’en bas. Il fronce les sourcils et dissimule son inquiétude derrière sa colère. J’ai l’impression que mon criminel ne ferait pas de mal à une mouche mais je reste sur mon impression de peur précédente et lui rends son dû. Des milliers d’euros qui s’évaporent en poussière.
Il prend son précieux et le serre sur son cœur comme une mère le ferait avec son chérubin. De mon côté, je commence à comprendre pourquoi il avait réussi à m’observer sans que je ne l’aperçoive. Il tient à tout m’expliquer. Du début à la fin. Sa voix semble si douce désormais. Je le fais entrer et s’installer pendant que ma tendre aimée lui prépare une tisane. Nous tenons à ne pas offusquer notre invité ex-psychopathe. J’écoute attentivement son histoire. Il boit sa tisane pendant que je digère chacun de ses mots. Tout est si… imprévisible ! Il touche une corde sensible. Je remarque que Véronique vire au vert pâle et j’ai moi-même une sensation de malaise. C’est, pour le moins, écœurant.
Je comprends tout de cet homme. Je comprends son désespoir. Mais je ne comprends pas pourquoi il n’est pas venu me parler plutôt que d’organiser toute cette manigance. Malheureusement, comme il me l’explique, les personnes de petites tailles ne sont jamais écoutées lorsqu’elles parlent calmement. Leur physique fait rire ou rend indifférent au premier abord. Aucun moyen de discussion. Il avait essayé avec les anciens propriétaires. Echec après échec. On le lui proposait à des prix exorbitants. Il lui fallait donc employer les grands moyens. J’étais la cible idéale. Contrairement à mes prédécesseurs, je n’étais pas matérialiste.
Je le comprends. Il s’en va. Serrant de toutes ses forces le trésor dans ses mains. Véronique doit s’en aller aussi. Elle doit préparer un entretien malgré les événements. Je les raccompagne et sur le chemin du retour, je frissonne à l’idée de sa révélation…
Le calme revenu, je me remets face à mon écran de télévision. Je me détends. Toute l’histoire défile une nouvelle fois dans mon esprit. Qui aurait pu croire que ce diamant acheté aux enchères avait été fabriqué à partir des cendres d’une personne décédée. Personne. J’ai offert à ma compagne un pendentif fait des cendres de la mère d’un inconnu. Ce diamant qui lui avait été dérobé par des malfaiteurs. Puis vendu aux enchères, de plus en plus cher, d’acheteur en acheteur… Jusqu’à moi ! Un homme avait été contraint d’organiser une incroyable machination pour avoir droit de récupérer les cendres de sa mère…
Je me réveille face à l’écran de télévision. Dur réveil. Dure journée. Dure réalité. Sur mon portable, un texto arrivant du 3242 :
Merci beaucoup. Enfin, je vais pouvoir faire le deuil de ma mère.
Un texte de Nicolas Desmarets. Tous droits réservés.
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