Rouge Sang
Le coup de foudre existe ! Si vous aviez des doutes je peux vous l’affirmer : je l’ai vécu !
C’est un beau matin de juin que je l’ai rencontrée, et le monde s’est arrêté de tourner l’espace de ces quelques secondes où mon regard a croisé le sien, secondes figées pour l’éternité dans ma mémoire. Je me souviens du moindre détail de cet instant, comme une photographie que je peux me repasser incessamment.
Le soleil miroitait sur ses longs cheveux ambrés qui cachait partiellement par une frange régulière son front volontaire. Ses sourcils froncés et marqués d’inquiétude surplombaient ses magnifiques yeux craintifs dont les pupilles, dans un mouvement incessant, scrutaient les alentours. Ses lèvres d’un rouge brillant ressortaient intensément sur son visage blafard.
Mais je me souviens surtout de sa robe… Elle lui allait à la perfection. Le tissu d’un rouge rappelant celui de ses lèvres mettait en valeur sans aucune vulgarité ses formes généreuses. Une robe d’été, un peu légère, qui dévoilait de longues jambes déjà bronzées.
Cette beauté écarlate au milieu d’une rue ensoleillée sur les bords de l’Erdre, comment ne pas tomber amoureux ? Ses yeux croisèrent alors les miens, et mon cœur s’envola. Quelle merveille ! Une vraie déesse ! Elle avait pourtant l’air effrayé ma petite Aphrodite. Etait-ce moi ? L’avoir fixé ainsi l’aurait-elle inquiété ?
Je pense à m’approcher, voulant la rassurer, envahi d’un désir de la prendre dans mes bras pour la protéger, lui expliquer qu’elle ne craint plus rien maintenant que je suis là, oh ma déesse à l’air si fragile !
Peut-être accepterait-elle alors de venir boire un café en ma compagnie, ou quelque chose de plus fort : l’angoisse de son visage me fait penser qu’elle en a besoin. Nous sympathiserions et, qui sait, peut-être oserais-je alors lui proposer un rendez-vous ! Mais où l’inviter ? Même le restaurant le plus chic ne serait pas digne de sa beauté ! Seuls sont dignes d’elle les palaces !
Accepterait-elle malgré tout un repas dans cette petite crêperie si pittoresque où j’ai mes habitudes ? Je suis persuadé que oui, ma déesse n’a pas l’air snob.
Alors, pourrions-nous y aller la semaine prochaine, si elle n’a rien de prévu ? Je lui demanderai de mettre cette robe rouge qui lui va si bien, qui l’illumine et fait d’elle le centre de mon monde.
Après tout pourquoi pas ? Peut-être viendrait-elle également à quelques rendez-vous classiques : cinéma, patinoire… Et puis ensuite ? Un appartement ensemble peut-être…
Et voilà que je rêve de mariage, avec cette beauté ! Pas en robe blanche la mariée, oh non, en rouge ! Le rouge lui sied si bien ! Nulle couleur ne pourrait mieux la mettre en valeur. Elle est tellement belle dans sa robe coquelicot ! Mais est-elle libre au moins ? Pas d’alliance, c’est plutôt bon signe.
Je n’ose imaginer plus, et pourtant mon esprit enflammé par cette fièvre qui m’a saisi le corps depuis qu’elle est-là m’impose cette vision des enfants que nous aurions ensemble. Ils lui ressembleraient bien sûre, tous auraient ses cheveux soyeux, ses yeux verts et mystérieux, ses lèvres rouges et délicates. Je la vois, un adorable bébé dans les bras, surveillant avec moi le reste de la fratrie occupée à construire une cabane dans le jardin de notre grande maison familiale. Je vois tout ça et je comprends alors qu’elle est la femme de ma vie, que mon délire n’est pas un rêve, mais une prémonition. Je l’aime.
Son regard a quitté le mien. Elle observe la rue par-dessus son épaule. Apparemment ce n’est pas moi qui l’inquiète. Viens, ma déesse, ma femme, ma vie ! Viens vers moi, laisse-moi te protéger de ce qui t’effraie tant !
Elle s’avance dans cette rue pavée, un pas, puis un autre, et soudain, c’est comme si on avait monté le son au maximum. Un pétard puissance mille. Un pétard ? Même un tranquille citadin comme moi peut reconnaître le son d’un coup de feu. Un coup de feu ? Ma déesse ?
Un petit trou sombre est apparu sur sa poitrine, tache noire au milieu du rouge. L’amour de ma vie s’écroule sur le trottoir. Et, mon Dieu, même presque morte, elle est magnifique. Je l’enlace tendrement, afin de bercer ses derniers instants sur cette Terre. Je lui écarte une mèche de cheveux qui lui barrait le visage. Ces yeux, inquiet il y a quelques secondes, n’expriment plus que la surprise, puis la compréhension. Elle tremble un peu. J’espère ses derniers mots, mais elle ne dira rien, se contentant de mourir dans mes bras.
Je referme amoureusement ses paupières, lui murmurant à l’oreille : « Une autre fois, dans une autre vie… » Je l’embrasse tendrement. Le monde s’est écroulé pour moi. Le rêve s’effondre. Mon âme se brise. Des sirènes se font alors entendre. Je la repose le plus délicatement possible, et je m’enfuis comme un voleur, me souvenant alors que le rouge est non seulement la couleur de l’amour, mais aussi celle du sang.
Un texte de Alice Robin. Tous droits réservés.
Imprimer cet article


(4,71 sur 5)


